Quoi qu'on en veuille et quoi qu'on en dise, un être humain ne peut avoir une seule dimension. Quoi qu'on en veuille et quoi qu'on en dise, même la plus “spectaculaire” des sociétés est une « Société du travail », est même avant tout une société du travail. La question est donc tenter de comprendre ceci : pourquoi des analyses somme toute assez pertinentes de l'état de leur société par Guy Debord et Herbert Marcuse partent d'une prémisse fausse ? La réponse me semble : parce que l'un est trop dedans, l'autre trop dehors pour en avoir une lecture qui soit assez large leur permettant de l'embrasser dans sa totalité. On peut dire que Marcuse parle avant tout de “l'essence”, Debord avant tout de “l'apparence”, dès lors pour Marcuse l'apparence découle de l'essence, pour Debord l'essence de l'apparence. En gros, selon l'analyse de Marcuse la multiplicité apparente de la société est une conséquence de son unicité primordiale, selon celle de Debord le travail est une conséquence du travail. Bref, les limites de leurs deux approches ont, dirai-je faussement parce qu'il me faut bien employer les termes en usage pour ce genre de propos, trois causes, leur position relative dans la société, leur vision téléologique de l'Histoire et leur analyse des événements comme des successions de causes et d'effets. Leur conception d'une Histoire téléologique découle des deux autres faits, une vision partielle de la société et une conception causale de la succession des événements. Enfin, ils ont tendance à être, soit “nominalistes” soit “idéalistes”, c'est-à-dire à penser que les mots ne sont pas les choses ou au contraire que les mots sont les choses, ce qui au bout du compte revient au même, je veux dire : croire que les mots ne sont pas les choses c'est croire que n'importe quel mot représente n'importe quelle chose, croire que les mots sont les choses c'est croire que n'importe quelle chose est n'importe quel mot, donc décrire la même chose, ou le même mot, mais en l'observant d'un point de vue opposé.
Pour une personne de mon genre, une personne, dirai-je, d'une assez haute intelligence selon les critères communément admis dans ma société, car selon mes propres critères je suis d'une intelligence assez ordinaire, mais qui a eu l'occasion de se trouver en des positions très diverses relativement à la société, parfois très à la périphérie, parfois très au centre, il n'y a ni essences ni apparences mais plutôt des entités, des “choses entières” qui selon l'angle de vue apparaissent une essence, une apparence, une apparence essentielle, une essence apparente, les deux ou aucune. Concernant la causalité c'est simple : rien de ce qui a été jusqu'ici analysé comme une relation causale ne s'est révélé, à long terme et avec de meilleurs outils d'analyse factuelle ou conceptuelle, n'être qu'une corrélation. Il y a beau temps par exemple, il y a exactement un siècle, que les physiciens ont acquis la quasi certitude que la gravitation ne résulte pas d'une relation causale, “l'attraction”, mais d'un ensemble de faits corrélatifs à fréquence de proximité statistiquement très élevée, pour le dire, extrêmement proche de 1 pour 1, mais que de très rare phénomènes mettent en évidence qu'il ne s'agit que d'une corrélation. Si ce n'en était pas une, des phénomènes comme les trous noirs et les ondes gravitationnelles seraient impossibles. Jusqu'à récemment, ces deux faits n'étaient que des hypothèses, certes nécessaires pour la cohérence de la théorie de la relativité générale mais inobservables directement et extrêmement malaisés à observer indirectement vu l'extrême rareté et l'extrême brièveté des cas où on peut indirectement les observer. Une récente expérience, longuement et difficilement mise en place, a enfin permis d'observer un phénomène qui a démontré dans le même temps que les hypothèses des trous noirs et des ondes gravitationnelles étaient valides, et définitivement établi que la gravitation est bien une corrélation et non un phénomène causal.
Je pourrai faire une liste sans fin de toutes les supposées causalités qui se sont révélé à plus ou moins long terme n'être que des corrélations, le point important à retenir est plutôt ceci :
- Tant qu'un phénomène n'est pas démontré comme une conséquence causale certaine, on peut le considérer comme une corrélation ;
- Jusqu'à ce jour, aucune causalité certaine n'a été démontrée.
Cela suffit pour affirmer avec certitude que la meilleure hypothèse quand aux circonstances qui permettent la réalisation d'un événement est : un faisceau de corrélations. De là découle que toute explication d'une série contemporaine ou successive d'événements comme une série de causalités ne peut être consistante. Exemple : je ne tombe pas sur le cul “à cause de la gravitation” puisqu'il n'y a pas d'explication causale à la gravitation. Autre exemple : dire que le Soleil tourne autour de la Terre ne s'appuie pas sur une réelle relation causale entre le mouvement apparent du Soleil et son déplacement réel. Certes d'un point de vue objectif vous serez d'accord avec moi, ce qui ne va pas vous empêcher, comme moi, de parler de levers et de couchers de soleil, descriptions éminemment causales.
