(Reprise d'un brouillon sur le blog de Mediapart «Le blog de Ma Pomme». J'ai conservé certaines remarques ne valant que pour le site de Mediapart).
Selon moi l'univers est complexe, la réalité simple. Parler simplement de choses simples me semble donc de bon aloi. Je lis précisément Par-delà nature et culture
. La présentation faite dans l'article de Wikipédia sur cet ouvrage me semble assez correcte, exception faite de l'alinéa qui commence par «Descola propose comme nouveaux critères ceux d'intériorité et de physicalité» qui contient quelques inexactitudes et imprécisions, sans que ce soit un problème cependant. J'ajoute tout de suite quelques précisions, qui me permettront de cadrer le propos de ce billet.
Dans ce livre, Philippe Descola
, part d'une proposition qui me semble très recevable, vraisemblablement parce que “je pense comme lui” ou “il pense comme moi” (à l'évidence non, je pense comme moi et il pense comme lui, mais nos manières de penser convergent, de ce fait ses propositions de base pour établir une description du réel social me semblent recevables, mais j'ai pu constater ces derniers temps que les personnes qui “ne pensent pas comme lui” ont une tout autre opinion). Sa proposition? La voici:
«Opérant bien en amont de la catégorisation des êtres et des choses révélée par les taxinomies, l’identification est la capacité à appréhender et à répartir certaines des continuités et des discontinuités qui sont offertes à notre emprise par l’observation et la pratique de notre environnement. Ce mécanisme élémentaire de discrimination ontologique ne renvoie pas à des jugements empiriques quant à la nature des objets qui se présentent à chaque instant à notre perception. Il faut plutôt voir en lui ce que Husserl appelait une expérience antéprédicative en ce qu’il module la conscience générale que je peux avoir de l’existence d’un autrui, cette conscience étant formée à partir des seules ressources m’appartenant en propre lorsque je fais abstraction du monde et de tout ce qu’il signifie pour moi, à savoir mon corps et mon intentionnalité. C’est donc une expérience de pensée … qui produit des effets tout à fait concrets puisqu’elle permet de comprendre comment il est possible de spécifier des objets indéterminés en leur imputant ou en leur déniant une “intériorité” et une “physicalité” analogues à celles que nous nous attribuons à nous-mêmes qui n’est pas la simple projection ethnocentrique de l’opposition occidentale entre l’esprit et le corps mais s’appuie sur le constat que toutes les civilisations sur lesquelles l’ethnographie et l’histoire nous livrent des informations l’ont objectivée à leur manière ….
Par le terme vague d’“intériorité”, il faut entendre une gamme de propriétés reconnues par tous les humains et recouvrant en partie ce que nous appelons d’ordinaire l’esprit, l’âme ou la conscience – intentionnalité, subjectivité, réflexivité, affects, aptitude à signifier ou à rêver |et] les principes immatériels supposés causer l’animation, tels le souffle ou l’énergie vitale, en même temps que des notions plus abstraites encore comme l’idée que je partage avec autrui une même essence, un même principe d’action ou une même origine …. Il s’agit, en somme, de cette croyance universelle qu’il existe des caractéristiques internes à l’être ou prenant en lui sa source, décelables dans les circonstances normales par leurs seuls effets, et qui sont réputées responsables de son identité, de sa perpétuation et de certains de ses comportements typiques. Par contraste, la physicalité concerne la forme extérieure, la substance, les processus physiologiques, perceptifs et sensori-moteurs, voire le tempérament ou la façon d’agir dans le monde en tant qu’ils manifesteraient l’influence exercée sur les conduites ou les habitus par des humeurs corporelles, des régimes alimentaires, des traits anatomiques ou un mode de reproduction particuliers. La physicalité n’est donc pas la simple matérialité des corps organiques ou abiotiques, c’est l’ensemble des expressions visibles et tangibles que prennent les dispositions propres à une entité quelconque lorsque celles-ci sont réputées résulter des caractéristiques morphologiques et physiologiques intrinsèques à cette entité.
Faire l’hypothèse que l’identification est fondée sur l’attribution aux existants de propriétés ontologiques conçues par analogie avec celles que les humains se reconnaissent à eux-mêmes, c’est impliquer qu’un tel mécanisme peut trouver en chacun d’entre nous sa source expérientielle, la caution de son évidence et la garantie de sa continuité. Autrement dit, cela suppose d’admettre que tout humain se perçoit comme une unité mixte d’intériorité et de physicalité, état nécessaire pour reconnaître ou dénier à autrui des caractères distinctifs dérivés des siens propres» (P. Descola, Par-delà nature et culture, 2015 2005, pp. 211-212, pp. 162-163 EPUB de l'édition numérique).
De fait, tout individu se constate comme entité par son apparence – sa “physicalité” – et son essence – son “intériorité”. Mais comme le relève l'article de Wikipédia, Descola développe «une nouvelle approche théorique permettant de répartir les continuités et les discontinuités entre l'homme et son environnement», plus précisément, il tente de définir ce qu'il nomme des “ontologies” (des “discours sur les existants”) selon la manière propre à chacune d'apparier les intériorités et physicalités avec les continuités et discontinuités.
Tout ça me semble assez simple et, donc, recevable, mais j'en connais un peu plus sur son travail que l'approche simplifiée (d'une autre sorte de simplicité que celle que je mentionnais précédemment) d'un article de Wikipédia ou que la présentation rudimentaire que j'en fais ici. Comme dit en introduction, il a une manière simple de parler de la réalité. Mais il ne le fait pas de manière simpliste.En version papier (édition de poche, collection Folio/Gallimard) Par-delà nature et culture compte près de huit cent pages et près de sept cent hors annexes (notes, bibliographie, etc.), près de six cent cinquante et près de cinq cent cinquante hors appendices, dans l'édition électronique. Selon moi, il aurait pu se limiter à un ouvrage d'environ deux cent pages, annexes comprises mais a eu raison d'en arriver à quatre fois cette dimension, exposer simplement un discours simple c'est se garantir l'incompréhension des amateurs de complexité dans la forme, y compris quand le fond est simple, surtout quand il l'est. J'ai un jour écrit un truc là-dessus, en gros: les gens ont tendance à préférer les explications simples pour les réalités complexes et les explications complexes pour les réalités simples. C'est en rapport avec les essences et les apparences. Passons.
Si la réalité me semble assez simple, les réalités, c'est-à-dire les multiples fragments de réalité dont l'univers est peuplé, sont complexes, en elles-mêmes ou par les rapports qu'elles entretiennent. Raison pourquoi l'univers est complexe. Descola propose quatre ontologies. Par ordre alphabétique, analogisme, animisme, naturalisme et totémisme. Un petit tableau sur ces ontologies, figurant dans son livre:
Le même en plus détaillé, plus loin dans le livre:
Je ne sais pas pour vous, chez moi ces deux images sont affichées au format timbre-poste ou peu s'en faut. Censément, votre navigateur Internet vous permet de les afficher dans leur dimension réelle, et si ce n'est pas le cas ou si vous ne savez pas comment faire, ces deux liens:
vous permettront de les afficher.
Ce qui précède à propos de l'affichage des images est en rapport avec le sujet de ce billet. L'idée m'en est venue en écrivant ceci, ce jour même (vendredi 12 décembre 2025) à un correspondant:
«En ce qui me concerne ça semble la solution la plus simple mais ma conception de la simplicité est rarement partagée, disons que quand on m'indique une procédure somme toute pas très compliquée avec toutes les informations nécessaires ça me paraît simple, et si je l'estime adaptée à la situation, en plus ça me paraît convenable».
Ainsi que je l'anticipais, cette “solution la plus simple” n'a pas semblé telle à mon correspondant. Pourquoi? Parce que si l'on part de l'hypothèse qu'un certain type de réalité, en la circonstance “les ordinateurs”, est une réalité complexe, aucune explication sur leur usage ne paraîtra simple. Or, les ordinateurs sont des réalités simples, ce qui n'induit pas que leur utilisation soit simple. Si quelque explique avec précision comment procéder pour obtenir un certain résultat, la chose à faire n'est pas de se dire, «Hou la la! Ça a l'air compliqué!», mais de suivre la procédure indiqué et de voir ce qui en résulte. Première solution: ça fonctionne exactement comme prévu, ce qui prouve que l'explication était bonne et votre lecture aussi, puisqu'en suivant la procédure on parvient au résultat souhaité. Deuxième solution: ça ne fonctionne pas comme prévu. C'est donc qu'il y a quelque part une erreur.
Première issue possible: signaler à la personne qui a indiqué la procédure, et bien, que “ça ne marche pas”; si vous dites ça à un plaisantin de mon genre il risque de vous répondre que c'est normal, les ordinateurs et les logiciels n'ont pas les organes nécessaires, donc ils ne marchent jamais, si parfois il leur arrive de fonctionner. Ce à quoi j'ajouterais, cependant, qu'est-ce qui n'a pas fonctionné? Vous expliquerez alors avec votre propre compréhension des choses et votre propre manière de l'exprimer ce qui “n'a pas marché”; comme j'ai de la pratique dans le domaine de l'aide aux utilisateurs d'ordinateurs (ce fut même ma profession durant cinq ans), j'ai appris à “traduire” les explications de personnes qui ont un rapport malaisé avec ces réalités simples que sont les ordinateurs pour comprendre ce qui n'a pas fonctionné, et déterminer si la cause vient d'une erreur dans la rédaction de l'explication, d'une erreur dans sa lecture, ou d'une erreur dans son application. Censément, dans ce genre de circonstances, après deux ou trois échanges les problèmes sont résolus.
Deuxième issue possible: le conseilleur est un con et, recevant de la part de l'informé l'information “ça ne marche pas” il s'agace, considérant que l'erreur provient nécessairement de l'incompétence de son interlocuteur, au mieux lui dit de bien lire son explication, au pire s'énerve et l'insulte. En tant qu'aidant pour les utilisateurs d'ordinateurs (de “support technique”) j'ai pu constater que très souvent les “techniciens” considèrent en effet que quand il y a incompréhension entre l'aidant et l'aidé, la faute en incombe toujours à l'aidé, ordinairement nommé “con d'utilisateur”, car c'est bien connu pour les techniciens, les utilisateurs sont tous des cons.
Troisième issue possible: le conseillé se perçoit en effet comme un con, non pas un con absolu mais un con relatif, une personne incompétente dans un domaine déterminé, par exemple l'utilisation des ordinateurs. Là c'est presque impossible à résoudre, parce qu'il n'y a pas moyen pour le conseilleur de faire que son interlocuteur parvienne à comprendre que les ordinateurs sont des réalités simples, ce qui pourra l'amener alors à considérer qu'il a toute capacité à comprendre une explication sur une procédure “informatique”. Remarquez, quand on est un “support technique” compétent on peut quand même parvenir à résoudre le problème d'une manière pas très morale, en faisant de son interlocuteur un outil, une sorte de robot, mais ça ne marche que si on est tout le temps reliés durant la procédure.
J'anticipais que ma “solution la plus simple” ne paraîtrait pas telle à mon correspondant à cause de ce propos:
«Malheureusement je suis honteusement empoté avec l'ordinateur...».
Faire de la psychologie ce n'est pas mon genre, par contre l'éthologie et la sociologie sont des domaines de ma compétence, et plus encore la linguistique, spécialement la sémiologie. Je dis souvent que les mots n'ont pas de sens, ce qui est exact, en revanche ils ont une signification et même, le plus souvent, ils en ont plusieurs. Le mot “empoté” a un “sens figuré”, quelque chose comme maladroit ou malhabile, et un “sens propre”, “mis en pot”, qui indique de quel genre de maladresse il s'agit, pour qui se dit empoté: une maladresse qui vous immobilise, qui vous rend aussi statique qu'une plante en pot. Et si l'on commence sa phrase avec “malheureusement” on exprime que l'on considère cela comme un malheur. Pas besoin de faire de la psychologie pour anticiper sur la suite, votre interlocuteur vient de vous dire, vraisemblablement sans le supposer, qu'il n'y a aucune chance qu'une proposition d'action où il faudra agir sur un ordinateur résulte en quelque chose de concret.
Pourquoi, parmi trois ou quatre possibilités, l'une m'a semblé “la plus simple”? Parce que c'est la plus adaptée au contexte. En fait, toutes les procédures envisagées sont au moins d'un même niveau de simplicité ou de complexité, certaines plus complexes que “la plus simple”, mais toutes sont moins adaptées. La question qu'aurait du se poser mon interlocuteur n'est pas «est-ce que je peux le faire?», d"avance la réponse est oui, mais, est-ce effectivement la solution la plus adaptée? La seconde question, est-ce que je veux le faire? Dans la circonstance, la réponse est non.
Qui prétend que cette solution est la plus simple? Ma Pomme. Qui, en ce cas, est censément à même de la réaliser? Ma Pomme. La réalité est simple: quand une chose doit être faite, que la faire d'une certaine manière est la solution la plus adaptée, et que la personne qui la propose et qui la considère comme “la plus simple” peut la réaliser, la réaction adéquate est alors de lui dire: fais-le pour moi. Ce qui est simple n'est pas de faire mais de savoir comment ça peut être fait. Et en effet, me l'aurait-il dit que j'aurais répondu, d'accord, je vais le faire pour toi.
La proposition de Philippe Descola sur laquelle s'articule Par-delà nature et culture est simple:
- Tous les individus ont une extériorité, une “physicalité”, qui «concerne la forme extérieure, la substance, les processus physiologiques», bref l'apparence;
- Tous les individus ont une intériorité, «ce que nous appelons d’ordinaire l’esprit, l’âme ou la conscience», bref, l'essence;
- L'intériorité comme l'extériorité sont perceptibles comme continues ou discontinues;
- Toute ontologie s'articule sur le rapport entre l'extériorité et l'intériorité, et sur le caractère continu ou discontinu de l'une ou l'autre.
Il y a quatre cas possibles, ceux de la figure 1, ici dans une représentation plus dense:
Je suis d'accord avec Descola sur le fait que, quelle que soit la manière de les décrire, tous les humains ont en commun, partant de leur propre rapport au monde, de le diviser en deux ensembles, celui de l'intériorité ou de l'intentionnalité, et celui de l'extériorité ou de l'effectivité, d'accord sur le fait qu'on y perçoit des continuités et des discontinuités, et d'accord sur le fait que l'on peut avoir quatre lectures:
- “lire des continuités dans les intériorités”,
- “lire des discontinuités dans les intériorités”,
- “lire des continuités dans les extériorités”,
- “lire des discontinuités dans les extériorités”,
Enfin, d'accord avec lui sur le point nodal de la proposition centrale de Par-delà nature et culture, celle des ontologies basées sur cette distinction entre les intériorités et les extériorités, on ne peut avoir que quatre cas:
- Lire des continuités dans les intériorités et des continuités dans les extériorités,
- Lire des continuités dans les intériorités et des discontinuités dans les extériorités,
- Lire des discontinuités dans les intériorités et des continuités dans les extériorités,
- Lire des discontinuités dans les intériorités et des discontinuités dans les extériorités,
Ça n'augure rien sur les accords ou désaccords qu'on peut avoir avec un auteur concernant ses considérations secondes mais selon moi on peut difficilement, considérant que le seul but de Descola dans cet ouvrage est d'étudier les cas de sociétés où l'une de ces ontologies domine et souvent, est formellement exclusive des autres, contester ces considérations préalables. En fait si, on le peut facilement, en ne tenant pas compte de ces prémisses et en rabattant la lecture de de l'ouvrage sur ses propres prémisses, non sur celles de l'auteur.Il faut dire que Descola a commis beaucoup d'erreurs dans la formulation de sa proposition principale, celle représentée de manière dense dans la figure 1 bis (dans 1B). Et il faut dire qu'il ne pouvait en aller autrement, parce qu'il n'existe aucune manière de présenter une thèse susceptible d'aller contre les opinions les mieux ancrées chez certains lecteurs qui puisse éviter les fausses lectures, ou les fausses interprétations, ou les refus sans justification autre que, pour moi c'est impossible – impossible à croire ou impossible à faire dans le cas de discussions sur des actions à réaliser.
J'ai pris l'exemple trivial de ma “solution la plus simple” parce que c'est toujours plus facile de voir, donc de montrer, où peuvent se nicher les incompréhensions dans les échanges: ma solution n'est pas nécessairement “la plus simple”, elle se situe dans la moyenne du rapport entre simplicité et complexité pour la réalisation d'une action complexe (ici, transférer des documents d'un endroit vers un autre ou changer leur statut, de “document privé” à “document public”) au moyen d'un outil simple, l'ordinateur. Comme relevé, ce n'est pas “la plus simple” manière de le faire, c'est plutôt, selon moi, la plus adaptée. La donnée première est que mon interlocuteur ne souhaite pas, au départ, publier ces documents, il souhaite un “échange privé”, c'est-à-dire en ce cas leur communication à moi seul, pour des raisons qui nous concernent. Les autres solutions possibles sont, indisponibles pour au moins l'un de nous deux, ou (de son point de vue) aussi “compliquées” (c'est-à-dire de celles qu'il suppose ne pas pouvoir réaliser) ou contradictoires à son intention initiale, ne pas les publier. Positivement, la “solution la plus simple”, c'est-à-dire non pas la plus simple en soi, elle ne l'est pas plus que toutes les autres, mais celle dont il sait pouvoir la réaliser, est celle exclue au départ, les faire passer du statut de document privé à celui de document public.
Comme dit, ma solution n'est ni plus simple ni plus complexe que la plupart des autres mais a le petit avantage de répondre aux deux conditions premières, ne pas rendre publics ces documents et me permettre d'y accéder, et le gros avantage d'être disponible pour lui et pour moi. J'avais à proposer bien d'autres solutions dans le même cas (disponibles pour lui et moi) mais au plan de la procédure, tout-à-fait du genre inenvisageable pour une personne qui se perçoit comme empotée et malheureuse de l'être quand il s'agit de faire quelque chose avec un ordinateur, nominalement (mais non factuellement) des solutions “techniques”, l'arrière-plan de tout ça étant justement qu'il s'agit de cette fausse perception d'une “technicité” particulière requise dans l'utilisation des ordinateurs. En fait, dès le départ j'avais anticipé que “la meilleure solution”, non la plus simple ou la plus adéquate mais celle qu'il perçoit comme “de son niveau”, “de sa compétence”, serait pour pour mon interlocuteur celle exclue au départ, rendre ces documents publics. En fait, je savais dès le départ que “la meilleure solution” est celle réellement la plus simple dans ce contexte, faire ce qui me semblait le plus adapté dans ce contexte, mais vous savez quoi? C'est aussi la pire quand elle est proposée par le destinataire, ici Ma Pomme, car elle requiert une chose précieuse que seul le destinateur peut donner sans équivoque, la confiance. Or le type de confiance dont il s'agit ici, que je nomme la confiance aveugle, ou confiance inconditionnelle, ne peut être initiée que par le destinateur. “Malheureusement” le manque de confiance en soi empêche souvent de voir que la résolution d'un dilemme est la confiance en l'autre vu comme “un autre soi”, donc une personne susceptible d'agir pour soi en se mettant “à la place de soi”.
Ai-je évoqué ma sentence sur le simple et le complexe? Oui. Je la rappelle ici: les gens ont tendance à préférer les explications simples pour les réalités complexes et les explications complexes pour les réalités simples. La division de la réalité ontologique, c'est-à-dire la réalité du “soi”, est une réalité simple, c'est le rapport entre les deux termes d'une sentence célèbre, un lieu commun de l'époque de Descartes, qui évoque l'essence et l'apparence, le fait d'être et le fait de penser. C'est son fameux «je pense donc je suis», initialement formulé «Cogito ergo sum», et labellisé, pour la formule et les développements qui l'amènent et la précisent, “cogito cartésien”. J'en ai déjà discuté, notamment pour dire que la proposition inverse, «je suis donc je pense», est tout aussi recevable et selon moi, plus pertinente, ce qui selon moi encore est exact mais de peu d'importance, factuellement les deux sont inséparables et “se prouvent” l'un l'autre: si je n'étais pas, pourrais-je penser, et si je ne pensais pas, pourrais-je tenter de faire la démonstration que je suis? Je pense parce que je suis, et être me permet de me penser pensant. La prémisse de Par-delà nature et culture concernant les ontologies est une sorte de “cogito descolien”. Comme celui cartésien il ne démontre ni ne prouve rien, il se base comme lui sur un donné du sens commun, la perception du “soi” comme formé d'une intériorité ou “essence” et d'une extériorité ou “apparence”, comme lui enfin il sert avant tout à permettre de se distancier de ce sens commun. Dans l'ouvrage de Descola il y a un passage que j'envisageais de citer de manière tronquée mais ça me pose problème parce que ça simplifierait une pensée, et bien, complexe dans sa formulation, qui expose cependant une réalité simple. Du coup je vais citer intégralement ce passage mais dans un billet à part, intitulé «Métaphysiques des mœurs
», qui est le titre de la partie du livre où ce passage figure.
Comme dit dans l'alinéa qui précède mes dernières considérations sur “la solution la plus simple”, contrairement à ma première affirmation, on peut facilement contester ses considérations préalables, en ne tenant pas compte de ces prémisses et en rabattant la lecture de de l'ouvrage sur ses propres prémisses. Comme dit encore, Descola a commis bien des erreurs dans la formulation de sa proposition principale, dans la figure 1B. Comme dit enfin, il ne pouvait en aller autrement, car il n'existe aucune manière de présenter une thèse susceptible d'aller contre les opinions les mieux ancrées chez certains lecteurs qui puisse éviter les fausses lectures, ou les fausses interprétations, ou les refus sans justification autre que, pour moi c'est impossible, donc on ne peut exposer de telles considérations sans “commettre des erreurs”. La première étant d'aller contre ces opinions, donc de produire un discours dont on sait par avance qu'il sera souvent considéré comme erroné, comme “contre le sens”.
Dans la conclusion de «La signature des choses» Descola, anticipant sur ces possibles (en fait, certaines) lectures inexactes de ses propos, explique assez clairement
- qu'il ne s'exclut pas de l'ensemble des personnes s'inscrivant dans une des ontologies proposées;
- que de ce fait, même s'il les comprend et les admet en tant qu'ontologies, il ne peut adhérer à celles sortant du cadre de la sienne;
- qu'il sait «qu’on imagine mal pouvoir quitter le séjour hospitalier de sa propre ontologie sans encourir l’ostracisme et s’exposer à une errance stérile et fascinée dans les mirages des singularités», ceci valant notablement pour celle “naturaliste”;
- que cependant il considère qu'existe «une voie qui permettrait de concilier les exigences de l’enquête scientifique et le respect de la diversité des états du monde qu'il appellerait volontiers l’universalisme relatif … au sens que “relatif” a dans “pronom relatif”, c’est-à-dire qui se rapporte à une relation».
Cette dernière considération expliquant aussi comment on peut à la fois partir d'une position de plein pied, inscrite donc dans une ontologie déterminée, dans son cas le “naturalisme”, et adopter une position non pas en surplomb («le point de vue de Sirius» dira un de ses détracteurs plus qu'un de ses critiques – ou peut-être était-ce pour Bruno Latour, vu qu'il étrillait les deux dans le même texte) mais en retrait, observer à distance sa propre position et s'en distancier. Sinon, à quelles erreurs songeais-je précisément en disant que Descola en commit beaucoup dans la formulation de sa proposition principale? Et bien, à des erreurs de formulation, des erreurs de termes précisément.
Comme vous l'aurez peut-être noté, ou peut-être non, j'ai usé d'un autre terme que “physicalité” comme opposé de “intériorités”, son antonyme le plus évident, “extériorités”. C'est que, “physicalités” pose problème si on souhaite se situer par-delà nature et culture: le mot grec phusis, φύσις, équivaut au latin natura, donc, même si en grec ancien ça n'avait pas proprement la même signification, ni, pour le mot latin, proprement la même, à “nature”; phusikos, φυσικός, quand ce n'est pas un terme technique utilisé par les philosophes, signifie “naturel”, le terme “physicalités” est donc un synonyme de “naturalités”. Une erreur qui m'intrigue puisqu'une des sections du chapitre III, «Le grand partage», s'intitule «L’autonomie de la phusis» et que l'auteur y indique bien qu'il s'agit du mot signifiant pour les Grecs “nature”, certes en n'en faisant pas l'opposé de la “culture” mais tout de même, ça m'intrigue.
Plus prudent pour l'autre terme, il a choisi le très neutre “intériorités”. Enfin, très neutre, je n'en suis pas si certain. Comme il le précise:
«Par le terme vague d’“intériorité”, il faut entendre une gamme de propriétés reconnues par tous les humains et recouvrant en partie ce que nous appelons d’ordinaire l’esprit, l’âme ou la conscience – intentionnalité, subjectivité, réflexivité, affects, aptitude à signifier ou à rêver …».
Il est à l'évidence difficile de ne pas nommer cette “opposition ontologique” de termes qui peuvent se lire comme l'opposition entre un “corps” et un “esprit”, le corps étant du côté de la “matière” et de la “nature”, l'esprit du côté de l'“immatériel” et de la “culture”, du moins dans une approche naturaliste, qui est presque nécessairement celle de son possible lectorat, d'une large majorité d'entre lui en tout cas.
Il y a des erreurs dans la dénomination des ontologies: nommer celle établissant une différence dans les physicalités et une ressemblance dans les intériorités “animisme” c'est induire que les tenants de cette ontologie ont élaboré le concept d'âme, donc impliquer que le concept opposé serait quelque chose comme le corps en tant que matérialité, bref, même avec l'inversion concernant les ressemblances et les différences, un découpage de la réalité qui ne se distingue guère, semble-t-il, de celui du “naturalisme”; nommer celle symétrique (ressemblance des physicalités, différence des intériorités) “naturalisme” a une certaine pertinence mais on se retrouve avec un problème similaire à celui pour le terme “physicalité”: on se pose comme par-delà nature et culture et on convoque des termes qui se rapportent à la nature et la naturalité.
De mon point de vue ce ne sont pas des erreurs (quoique, je trouve les termes “animisme” et “physicalité” peu judicieux) et Descola explique assez clairement ses choix quant aux termes employés, entre autres ceci:
«Il convient de s’attarder un moment sur les termes au moyen desquels je les désigne. Tant par manque de goût pour les néologismes que pour me conformer à une pratique aussi ancienne que l’anthropologie elle-même, j’ai choisi d’employer des notions déjà bien établies en leur conférant une signification nouvelle. Mais cet usage vénérable peut prêter à malentendu, d’autant que les définitions de l’animisme et du totémisme ici proposées diffèrent sensiblement de celles que j’avais avancées dans des études antérieures».
En fait, Philippe Descola n'a commis qu'une seule erreur: publier son livre. Pour le redire, ses thèses et hypothèses sont discutables, et il est le premier à les discuter, à relever les imperfections de ses propositions, les points insuffisamment développés ou étayés, ceux négligés ou seulement esquissés parce que leur étude approfondie l'aurait amené à produire un livre deux ou trois fois plus volumineux, ou parce qu'il ne se suppose pas suffisamment compétent sur ces questions. Mais beaucoup de critiques de son travail se gardent bien de le faire et font autre chose, ils le critiquent d'une manière pas très honnête. Ce qui ne signifie en rien qu'ils sont malhonnêtes, vraisemblablement certains le sont, vraisemblablement aussi un bon nombre d'entre eux sont honnêtes relativement aux fondements de leur critique mais pas toujours très honnêtes dans leur argumentation.
J'évoquais un détracteur de Descola et de Latour disant, à propos de leur position d'observateurs de la société, qu'ils adoptent «le point de vue de Sirius» (en français dans le texte). Enfin non, il ne le dit pas, il se contente de le suggérer. Il le fait en deux temps, d'abord en reprenant à Latour cette expression etc..
Un truc sans rapport repris d'un autre billet:
«Καλεῖν δ' εἰώθαμεν τῶν μὲν μοναρχιῶν τὴν πρὸς τὸ κοινὸν ἀποβλέπουσαν συμφέρον βασιλείαν, τὴν δὲ τῶν ὀλίγων μὲν πλειόνων δ' ἑνὸς ἀριστοκρατίαν (ἢ διὰ τὸ τοὺς ἀρίστους ἄρχειν, ἢ διὰ τὸ πρὸς τὸ ἄριστον τῇ πόλει καὶ τοῖς κοινωνοῦσιν αὐτῆς), ὅταν δὲ τὸ πλῆθος πρὸς τὸ κοινὸν πολιτεύηται συμφέρον, καλεῖται τὸ κοινὸν ὄνομα πασῶν τῶν πολιτειῶν, πολιτεία» (Aristote, La Politique, Livre III, chapitre V, paragraphe 2)
«Nous en sommes venus à appeler royaume celui de ceux qui ont des monarchies visant le bien commun, et royaume celui d'une minorité où la majorité est gouvernée par une seule aristocratie (soit en raison de l'excellence du gouvernement, soit en raison de l'excellence de la cité et de ses membres), mais lorsque la multitude est gouvernée pour le bien commun, le nom commun de tous les États est celui de cité politique» (traduction automatique Google Trad.).
«Quand la monarchie ou gouvernement d'un seul a pour objet l'intérêt général, on la nomme vulgairement royauté. Avec la même condition, le gouvernement de la minorité, pourvu qu'elle ne soit pas réduite à un seul individu, c'est l'aristocratie, ainsi nommée, soit parce que le pouvoir est aux mains des gens honnêtes, soit parce que le pouvoir n'a d'autre objet que le plus grand bien de l'État et des associés. Enfin, quand la majorité gouverne dans le sens de l'intérêt général, le gouvernement reçoit comme dénomination spéciale la dénomination générique de tous les gouvernements, et se nomme république» (Aristote, La Politique, Livre III, chapitre V, paragraphe 2, traduction de Jules Barthélemy-Saint-Hilaire, 1874).
«Nous appelons d'ordinaire “royauté” celle des monarchies qui a en vue l'avantage commun; parmi les constitutions donnant le pouvoir à un nombre de gens petit mais supérieur à un, nous en appelons une “aristocratie” soit parce que les meilleurs y ont le pouvoir, soit parce qu'on y gouverne pour le plus grand bien de la cité et de ceux qui en sont membres. Quand c'est la multitude qui détient le gouvernement en vue de l'avantage commun, la constitution est appelée du nom commun à toutes les constitutions, un “gouvernement constitutionnel”» (Aristote, Les Politiques, Livre III, chapitre 7, alinéa 2, traduction Pierre Pellegrin, 2015).
