Thèse sur les formes sociales et les contrôles sociaux aux U.S.A.

Note à Thomas M. Disch.

Ce mémoire m’a été soumis par un étudiant de troisième année, Jeremy Freihoff. Tous les étudiants en sociologie S12 (atopie) ont été invités à proposer leur analyse personnelle de la culture américaine. Je vous envoie ci-joint celle de Freihoff pour la soumettre à votre appréciation. Le mémoire en lui-même ne représente pas une contribution bien originale, mais j’ai pensé que Mr. Freihoff pourrait vous être de quelque utilité dans votre travail actuel. Je n’en dis pas davantage.

M. Jackson Matrix
Centre administratif
New York City.

La schizophrénie est la caractéristique dominante de l’homme du XXI° siècle. On peut objecter que la schizophrénie est la base de la civilisation en tant que telle, mais c’est aujourd’hui seulement que le principe de dissociation a été consciencieusement adapté à toutes les formes sociales. La stabilité de la société moderne est la sanction pragmatique de son système de vie en niveaux distincts. Un humoriste du XX° siècle (George Orwell) proposait une société dystopique ayant cette triple devise: «GUERRE = PAIX. IGNORANCE = FORCE. LIBERTÉ = ESCLAVAGE». Si rétrospectivement de telles maximes paradoxales paraissent prophétiques dans un sens plus heureux que malheureux, c’est que l’homme a profondément changé sa façon de penser.

Si le lion s’est enfin couché à côté de l'agneau, c’est que dans chaque sphère active, l’homme moderne a appliqué la loi des contraires. Des forces opposées et égales s’annulent: la séparation engendre la satisfaction. Aux maximes d’Orwell, sage sans le savoir, il n’y aurait qu’à ajouter: «VIE = MORT» et son corollaire «AMOUR = HAINE» pour résumer les valeurs en vigueur dans la société moderne. Elles servent tellement bien mon propos, que par commodité j’ai organisé mon mémoire autour de ces maximes.

LIBERTÉ = ESCLAVAGE

L’asservissement quinquennal (esclavage tous les cinq ans pour chaque adulte mâle entre vingt et un et cinquante et un ans) est l’institution fondamentale d’une économie atopique. L’esclavage sous une forme ou sous une autre est caractéristique de toute activité économique qui se développe su: une grande échelle. Les pyramides sont des monuments dm à la puissance des équipes d’esclaves qui les ont construites. L’esclavage rémunéré a jeté les fondations du développement industriel des XIX° et xx“ siècles. L’esclavage des temps plus anciens était relativement stable. Les révoltes n’étaient pas courantes. Mais son remplacement définir: par les formes capitalistes d’esclavage était inévitable, ce: tous les hommes n’étaient pas égaux dans l’esclavage. Sous le capitalisme, l’idée d’esclavage a été repoussée alors qu’elle s’étendait en fait à toutes les couches de la société.

«Tous les hommes sont (créés) égaux» (i.e. également libres) a été l’une des platitudes favorites des siècles capitalistes. Son corollaire – tous les hommes sont égaux dans l’esclavage – n’a été reconnu qu’après le complet bouleversement de la société en 1978. Il ne nous appartient pas, dans cet essai, de faire revivre la Restauration ou le succès final de la philosophie de Jeremy Lincoln, fondateur de l’asservissement quinquennal et de plusieurs autres coutumes sociales d’aujourd’hui1. Il suffit de dire que sans le génie de Jeremy Lincoln, le monde que nous connaissons serait totalement différent et, j’en suis sûr, pire.

A l’âge de vingt et un ans, tous les individus mâles sont appelés à effectuer leur première année d’esclavage. Jusque-là, on a orienté leur éducation vers l’humanisme, on a cultivé leurs facultés artistiques et rationnelles, et encouragé le développement de leur capacité érotique. Idéalement, ils sont totalement étrangers aux conditions avilissantes qui les attendent dans le camp de travail, car l’esclavage n’est pas un sujet dont on parle dans une société bien éduquée. Dans les écoles préparatoires, toute référence à ce sujet est systématiquement supprimée, les étudiants étant eux-mêmesîes agents les plus efficaces de cette censure. Ceux qui ne peuvent pas supporter un tel effort sont réservés aux travaux administratifs, mais ces cas sont relativement peu nombreux et feront l’objet d’une étude ultérieure.

Le choc de l’arrivée dans un camp de travail est de la plus haute importance pour le développement d’un esclave. Chaque détail de son nouvel environnement est calculé pour écœurer et terrifier le conscrit. Il est dépouillé de toute marque d’individualité, enchaîné, et jeté dans un cachot obscur où son seul contact avec le monde extérieur se fait par le truchement de ses geôliers, qui ayant été eux-mêmes dans cette situation (et n’en étant pas complètement quittes bien entendu) font preuve d’un scrupule absolu dans l’exercice de leurs fonctions.

La catatonie ou l’hystérie sont courantes dans la première semaine. Après deux semaines de mauvaise nourriture, de traitement inhumain et, si nécessaire, d’administration d’hallucinogènes, les esclaves les plus résistants ne sont plus de taille à supporter leur situation. Personne n’est relâché de son emprisonnement solitaire tant qu’il n’a pas atteint la folie. Suit alors une période d’entraînement de base pendant laquelle les conscrits sont conditionnés pour 1’obéissance automatique. Ils sont dans un tel état d’épuisement qu’ils réagissent à la moindre suggestion: un ordre péremptoire, renforcé de cruautés arbitraires, est plus que suffisant pour obtenir une réaction automatique.

Lorsque le processus de déshumanisation est achevé, le conscrit n’a plus aucune volonté propre ni aucun jugement. Il a perdu toute compassion et ne se sent même pas solidaire des autres esclaves. Tout souvenir de sa condition passée a été aboli. Ce processus de conditionnement à l’obéissance automatique, depuis la formation jusqu’au transfert dans le camp de travail, s’eñ'ectue en moins de huit semaines. L’échec est virtuellement inconnu.

Pendant cette première période, la structure de la personnalité qui s’est formée pendant vingt et un ans s’effondre. L’esclave ayant été conditionné pour un certain travail (qui, grâce à l’automation, ne nécessite qu’un minimum de jugement ou d’aptitudes spéciales) commence à se créer une nouvelle personnalité conforme à son environnement. Les esclaves sont à la fois agressifs et serviles, violents et indolents, brutaux d’instinct et de goûts corrompus. Si un tel groupe humain était appelé à vivre dans une société civilisée. l’anarchie et le crime seraient très vite le lot des hommes libres. Les esclaves sont par conséquent mis en quarantaine dans de grands dortoirs, voisins des usines et des régions o’; ils travaillent. Les contacts avec la population libre sont réduits au minimum. Ceux dont le travail exige un contact avec les hommes libres, vivent dans une peur mortelle et permanente. car les hommes libres ont droit de vie ou de mort sur n’importe quel esclave – droit qu’aucun homme libre n’hésite à exercer.

Dans l’enceinte de cette société fermée – dortoirs et usine — ou camp de concentration comme on appelle généralement ce complexe, on utilise un moyen très simple pour maîtriser les accès de violence que tout esclave porte en lui: on le fait travailler sans arrêt jusqu’à épuisement complet. Un jour par mois, le sabbat, est consacré au repos, à 1’ivresse et au sport contrôlé – généralement des batailles au couteau. Un des problèmes majeurs de la gestion industrielle est la réduction du taux de mortalité du sabbat.

En dehors de ce jour-là, les esclaves n’ont aucune occasion de donner libre cours à leur instinct meurtrier. L’absence chez eux du moindre sentiment de fraternité écarte toute aspiration révolutionnaire, et si quelque désespoir de groupe les poussait à franchir cette barrière, la peur conditionnée de l’autorité les ferait tomber en catatonie avant qu’ils n’aient commis le crime de lèse-société. Leur travail absorbe toute leur énergie (pendant de courtes périodes) et détourne à son profit leur force de haine et de peur. Pendant un an au maximum, cette énergie va fournir un rendement très nettement supérieur à celui d’un homme qui travaille pour son intérêt personnel, et selon des horaires limités. Onacalculé qu’un homme soumis à de tels horaires et à de telles tensions, était capable d’accomplir le travail de cinq hommes obéissant aux conditions qui étaient courantes dans l’industrie au cours des dernières années de l’été capitaliste. C’est la raison d’être de cet asservissement quinquennal.

Après un an d’esclavage, le conscrit est rendu à la vie civile. La transition s’effectue par une sédation régulière et décroissante dans un environnement apaisant, après injection initiale d’insuline et électrochoc. L’homme libre ne garde que de vagues souvenirs de son année d’esclavage. Quand il est temps pour lui de revenir à l’asservissement, la transformation de son caractère peut s’obtenir par des méthodes similaires. L’esclave «re-né» n’aura aucune notion du temps intermédiaire. La schizophrénie totale est achevée.

L’institution de l’esclavage n’obéit pas seulement à des raisons économiques. Sinon, le temps obligatoire de service pourrait être ramené à des périodes de plus en plus courtes. à mesure qwapparaissent les progrès en automation. Le. technologie au contraire, ne se soucie pas de réduire la horaires ou d’alléger le travail, mais d’augmenter au maximum la production nationale. En fait, plusieurs travaux exigent sans raison de grands efforts s’ils ne répondent pas au coefficient minimal (l’épuisement. Ce coefficient est calculé SIL‘ trois conditions physiques (fort, moyen, et malade) et sur si: âges différents.

Jeremy Lincoln, dans son fameux Hysteria Economica. a expliqué mieux que quiconque la signification spirituelle de l’asservissement quinquennal. Il y écrit notamment: «Les hommes doivent être des esclaves parce qu’ils ne peuvent pas supporter sans arrêt le fardeau de la liberté. Le problème n’est pas seulement que des fous infectent notre gouvernement (ceci a été écrit en 1971, au comble de l’anarchie. L’ancien gouvernement était alors, toujours reconnu J. F.), droguent leurs valets pour les rendre heureux ou les plient de force à la soumission, et ne trouvent leur plaisir que dans l’exercice d’un pouvoir démoniaque. Ce n’est pas seulement la reine des abeilles qui doit être détruite mais la ruche tout entière, la structure totale du pouvoir. Pas à la légère cependant, car les destructions partielles ne refléteraient qu’une image du passé. Il faut une destruction et une reconstruction préméditées.

«Le principe de la ruche ne peut pas s’opposer au principe de liberté. L’homme est plusieurs sortes d’animaux à la fois. Les contradictions qu’il renferme en lui-même peuvent être renfermées par l’ensemble d’une societé... Dans cet ordre d’idée, la réciproque est vraie: les aberrations de toute une société peuvent se projeter dans le microcosme d’un seul homme. C’est là notre espoir et notre tâche. C’est en retenant les insanités de la société moderne dans des limites raisonnables que nous pourrons faire naître un monde qui ne reposera pas sur la terreur, la robotique et le bonheur «lobotomisé», mais sur l’équité sociale et la liberté individuelle.»

IGNORANCE = FORCE.

Cette division de l’homme en deux moitiés qui sïgnorent l’une l’autre constitue la force de l’économie atopique. L’esclave ne jouit d’aucun des plaisirs ni des raffinements de la société civile, et il est si parfaitement conditionné qu’il ne peut rien imaginer de mieux que le camp de concentration. De leur côté, les hommes libres vivent dans une confortable ignorance des conditions d’esclavage.

Dans les dernières décennies du XX° siècle, certains détracteurs de Jeremy Lincoln ont soutenu que l’esclavage était incompatible avec la liberté, que la schizophrénie était plus une maladie à guérir qu’un état d’esprit à encourager systématiquement, et que dans une société saine, tout travail peut devenir noble et agréable. Il est certain que les conditions de travail pourraient être améliorées dans beaucoup d’usines, de mines et de fermes, mais de telles améliorations sont très coûteuses. Des efforts ont étégentrepris dans ce sens pendant la courte période qui a suivi la Seconde Guerre mondiale. Certaines classes ouvrières ont prospéré aux dépens de la masse des consommateurs. Même à cette époque, l’inégalité d’un tel système a provoqué toutes sortes de réactions. Imaginez le système de réfrigération dont il faudrait doter une mine de charbon pour que son environnement devienne agréable! Il est indiscutable que certaines occupations (en général celles qui sont à la base d’une économie industrielle) sont repoussantes pour les sens et l’intellect de l’homme. Demander à un homme quel qu’il soit de consacrer sa vie à ces travaux, c’est exiger qu’il sacrifie sa nature la plus élevée au bien de la communauté et au confort de ses frères plus fortunés. D’un autre côté, si chacun des membres de la société était tenu d’y consacrer six années de sa vie sur soixante-six, le travail se ferait sans qu’il y ait exploitation d’un groupe quelconque de la société. Chaque citoyen sacrifie à peine une partie de lui-même, et cette «partie» est tellement isolée de son subconscient qu’on ne peut considérer cela comme un sacrifice.

Toutes les tâches confiées à l’homme ne doivent pas obligatoirement être séparées de sa conscience, car elles ne sont pas toutes asservissantes. Ainsi, les simples travaux ménagers nécessaires à une vie communautaire ne sont ni débilitants ni exténuants, s’ils sont abordés scientifiquement et répartis équitablement. On a rarement imaginé une utopie dans laquelle ces tâches ne soient pas accomplies de façon égalitaire. Dans la société atopique moderne, par conséquent, tous les hommes libres accomplissent des «services» qui exigent à peine une heure par jour. La seule exception à cette règle est le problème des enfants, qui reste en grande partie du devoir de la mère. Là aussi, un système d’écoles, de crèches et de garderies organisées à l’échelle de la communauté, libère les mères de ce qui risquerait de devenir une fonction mécanique.

Un autre type de travail pour lequel l’esclavage n’est pas une solution nécessaire ni appropriée est celui des activités libérales et artistiques: musique, architecture, enseignement, médecine, recherches scientifiques, poésie, aéronautique, journalisme, etc. Dans une société où chaque homme est libre de suivre ses goûts naturels, on comprend que beaucoup d’hornmes et de femmes soient désireux de remplir ces fonctions. En fait, la plupart des adultes sont engagés à un niveau ou à un autre dans des recherches qui s’apparentent l’une à l’autre. En outre, puisque la subsistance d’un homme libre n’a aucun rapport avec sa vocation, il n’est pas rare de trouver des gens engagés dans deux ou plusieurs activités professionnelles n’ayant aucun rapport entre elles,

Les différences de revenu qui peuvent exister (elles sont peu nombreuses) s’expliquent par l’excellence professionnelle, mais l’admiration des confrères est un stimulant bien plus efficace. Une grosse augmentation de revenu ne peut être acceptée que si l’on s’engage pour une durée de servitude supérieure à celle exigée par la société. Comme de nos jours tous les hommes ont la possibilité de mener une vie de loisirs, et qu’en outre, trop d’esclavage nuit à. la santé, c’est une pratique peu courante.

Il existe une dernière sorte de travaux à étudier: ceux de l’administration. Ils ne peuvent pas être accomplis par des hommes libres, qui sont esclaves quinquennalement, car la continuité y est essentielle. Les administrateurs sont dispensés de l’asservissement quinquennal parce que leur travail requiert des contacts plus ou moins suivis avec les esclaves et l’institution de l’esclavage. Aucun homme libre ne pourrait supporter une telle vérité.

En échange de cette exemption, les administrateurs sont astreints à la semaine de trente heures d’un bout de l’année à l’autre. Ils ne sont pas aussi libres que les hommes libres, ni aussi asservis que les esclaves. Leur travail n’inspire aucun dévouement comme les professions libérales l’inspirent aux hommes libres. Il exige cependant une formation souvent considérable. Les enfants d’hommes libres, que l’approche de leur première période de servitude rend particulièrement angoissés, se portent volontaires pour devenir administrateurs.

Les emplois et le statut d’un administrateur ne sont pas héréditaires, car aucun administrateur n’a d’enfants. La stérilisation n’est qu’une des nombreuses mesures destinées à prévenir la formation d’une élite dans l’administration. (Tous les administrateurs sont mâles.) Une autre mesure limite leur influence sur le plan politique. Les décisions de politique fondamentale ne sont pas prises par les administrateurs, mais par un bureau électif d’hommes libres, qualifiés pour cette fonction par leurs intérêts professionnels. Leurs rapports avec les administrateurs d’une industrie particulière ressemblent aux relations qui existaient entre les actionnaires et les directeurs d’une compagnie d’assurances, ou d’une banque au XX° siècle. (Une telle analogie ne doit cependant pas être poussée trop loin: les actionnaires d’une banque étaient souvent les directeurs d’une autre.)

Le problème d’un plan d’économie nationale est résolu de plusieurs façons. On retrouve toujours la division des fonctions dans le principe de gestion. Les formes utilisées sont extraites de la constitution des États-Unis telle qu’elle était avant l’addition des dix amendements. (Le gouvernement fédéral ne s’occupe, bien entendu, que de questions économiques. Les libertés individuelles sont trop nombreuses aujourd’hui pour être précisées.) Le Collège électoral est redevenu un corps délibératif avec pouvoirs discrétionnaires. Ce qui reste de la démocratie au niveau national est plus une concession à la tradition et à la commodité qu’un aspect organique d’une société atopique.

GUERRE = PAIX.

L’Europe a remarquablement réussi à maintenir intactes les formes sociales du XX° siècle: catholicisme, amour et mariage, capitalisme bienveillant, et même, malgré l’ascendance de Rome, quelques vestiges de nationalisme.

Pour l’Amérique, l’Europe est une sorte de musée d’histoire culturelle2. Rome exceptée, les grandes villes qui restent et les stations touristiques de montagne et du bord de mer sont consacrées au tourisme américain. Dans ces conditions, il peut paraître étrange que tous les citoyens U. S. soient placés sous 1’interdit du Vatican. Les Européens n’ont pas l’autorisation de visiter nos côtes, et (selon les théologiens les plus stricts de l’Église) de converser avec un Américain. Les hommes d’État encouragent périodiquement des croisades contre le Nouvel Islam.

Par chance, la Papauté sait parfaitement que sans le commerce et les touristes américains, l’Europe ferait très vite faillite et mourrait de faim. Elle a donc opté pour un compromis: «L’Antéchrist.»

Le fait que les États-Unis aient continué à fabriquer des armes nucléaires alors que la technologie de l’Europe tombait en décadence depuis l’exode protestant commencé en 1978, contribue sans aucun doute à la stabilité de leur entente commune.

L’Europe est un lieu d’élection pour les études supérieures et les humanités. On estime qu’entre vingt-deux et vingt-six ans, un tiers de la population U. S. vit en Europe. On trouve des succursales de Harvard, Yale et Princeton, à Florence, Rome, Paris, Londres et Stockholm. Dans les années 40 la presse uni- versitaire avait connu quelques difficultés à cause du retour de l’lnquisition. Le principe alors défini par la Papauté – juridictions séparées pour Européens et Américains – est appliqué depuis à toutes les actions criminelles. Comme le droit criminel n’existe plus pour les Américains, certains Européens (surtout dans le nord de l’Europe où l’influence protestante existe encore) se sont élevés contre une telle injustice. La plupart d’entre eux ont résolu le problème en devenant citoyens des États-Unis. Les autres se sont vu imposer silence par l’inquisition.

Dans la première année de la Restauration, les États-Unis ont facilité l’immigration qui venait d’Europe. En une décennie, la plus grande partie de la population protestante a traversé l’Océan. La Papauté a frappé d’excommunication tout catholique qui se rendrait aux U. S. A. Cette mesure a été largement couronnée de succès. (On peut se demander cependant si la Papauté aurait connu le même succès sans 1’immigration régulière des pays du Nord, et leur colonisation par le surplus de population de France et d’Italie.) Le statu quo est maintenu sur le continent grâce à l’acceptation tacite par l’Église de la régulation des naissances: la population n’a pas augmenté de plus de 1 % dans la dernière décennie, et cette augmentation est due en grande partie aux petits accroissements de terres régulièrement défrichées dans l’est de l’Europe – terres qui avaient été dévastées et rendues stériles par la guerre sino-soviétique de 1978-1979.

Il ne nous appartient pas de faire ici l’histoire détaillée de la politique étrangère3. Inutile de dire que la diplomatie s’est trouvée extrêmement simplifiée par la destruction mutuelle de la Chine et de la Russie pendant la guerre sino-russe, par l’ascendance de la Papauté dans toute l’Europe, et par l’incorporation des petits États américains du XX° siècle aux États-Unis. La guerre civile africaine est toujours soutenue par ce peuple malheureux et décimé. Seule l’Australie, parmi les nations modernes, est une démocratie populaire de type ancien. Bien qu’officiellement en état de guerre avec l’Amérique (depuis 1982) et la Papauté (depuis la révocation de la constitution italienne en 2013), elle continue d’entretenir des relations commerciales avec ces deux puissances. Les stocks nucléaires des États-Unis constituent la plus grande garantie de paix dans le monde. Ainsi le principe énoncé par Orwell, peu de temps après Hiroshima – guerre = paix – demeure, aujourd’hui encore, la pierre de touche des relations internationales et ce, pour la même raison.

AMOUR = HAINE.

Jusquïci nous n’avons considéré que les aspects impersonnels de la société atopique. Aucun système économique ou politique n’est bon en soi: tant que le produit national est assuré, un système est aussi «bon» qu’un autre. On peut fixer à l’économie différents buts (i.g. rapide accumulation de biens capitaux), mais ces buts reposent finalement sur des évaluations non économiques. La vraie question est toujours: «Quel est le but de la vie ?» La structure économique d’une société est la réponse implicite à cette question.

Dans l’ère capitaliste, on a mis en vigueur certaines «lois» économiques, indépendamment de tout but social. Lathéorie malthusienne et ses modifications ont assombri ce siècle. L’économie était, et demeure encore, dans un certain sens, la parente pauvre des sciences. Uasservissement quinquennal reconnaît sans doute certains faits regrettables de l’économie classique – mais il les a transcendés. Prenez 1984. Orwell envisageait un monde qui était, à plusieurs égards, le prototype du nôtre. Il reconnaissait la valeur sociale de la schizophrénie, l’esclavage inhérent à toute société communiste et les effets stabilisants de l’état d’hostilité pour les nations. Il n’a cependant pas vu qu’une telle structure sociale n’est pas incompatible avec 1’impératif supérieur de liberté personnelle. Schizophrène latent lui-même, il n’a cependant pas pris pleinement conscience du pouvoir de la schizophrénie, ni accepté réellement l’incompréhension de ses confrères. Freud lui-même, qui a eu sur Jeremy Lincoln une profonde et exclusive influence, n’a pas compris les immenses possibilités de son travail. Sur la fin de sa vie, il a écrit un livre, La Civilisation et ses Mécontents qui eut l’air de sonner le glas de la culture occidentale. Avec l’avantage du recul, il est peut-être sot de souligner – comme Julia Knox l’a écrit – que:

Les lamentations d’hier seront
Les psaumes de demain sur un autre ton.

La civilisation serre effectivement la vis à Éros. Toute structure est étouffante, mais lorsque la structure est autoritaire, elle finit par étouffer complètement. Tant qu’il reste chez l’homme un peu de vie individuelle il doit combattre les forces de l’ordre engendrées par la société, de la même façon que l’ordre social le conduit à nier les désirs individuels de chacun de ses membres. Sur un plan individuel, ce phénomène se reflète dans la lutte entre le moi et le sur-moi. Dans les sociétés anciennes, cette lutte, si elle s’intensifiait au-delà d’une certaine limite, aboutissait à la dissociation ou à l’action psychopathique, considérées en ce temps-là comme des désordres fonctionnels. Aujourd’hui, la séparation est dirigée de telle sorte que les deux moitiés de l’homme soient capables d’opérer indépendamment l’une de l’autre.

L’esc1avage est hautement structuré et se prête volontiers aux commentaires, mais il est difficile de donner, en peu de place, un compte rendu précis de la société des hommes libres. Un monde sans règles est fait d’exceptions. Toute vie exceptionnelle appartient évidemment à la littérature mais certains de ses aspects doivent obligatoirement éluder l’étude sociologique. Le vieil adage qui veut que la vie de tous les jours soit morne et vide dans une société atopique (les Australiens aiment bien cet argument) est faux. La difficulté de dépeindre méthodiquement les événements quotidiens sauterait aux yeux du premier critique qui tenterait de résumer sa propre vie routinière pour qu’elle ne paraisse pas «morne et vide». Le bref exposé qui suit est, par conséquent, un peu plus qu’un indice de probabilités, un abrégé de maximes atopiques. On peut facilement trouver des descriptions plus vivantes dans nombre de romans modernes.

La satisfaction sexuelle peut découler de plusieurs sources différentes. Au cours des siècles cependant, l’énergie sexuelle a toujours été canalisée vers des déversoirs variés et de plus en plus étroits. Les tabous ont changé d’une société à l’autre, mais il y en a toujours eu. Plus la société est civilisée, plus le nombre des plaisirs défendus augmente.

Aujourd’hui, rien n’est défendu à un homme libre. Il peut prendre son plaisir où il le trouve. L’homme atopique n’est rien d’autre que le pervers polymorphe de Freud.

Imaginez combien les implications d’une telle liberté seraient choquantes pour le citoyen relativement éclairé du xx° siècle. Aujourd’hui, un garçon ou une fille peuvent avoir des rapports sexuels (ils en ont généralement) avec l’un ou l’autre de leurs parents sans le moindre sentiment de culpabilité. Pendant leurs années scolaires, ils dorment avec des membres de tout sexe et de toute race, participent à des orgies, s’adonnent au fétichisme ou se cantonnent dans la plus stricte chasteté.

Un changement aussi radical des règles de conduite s’accompagne de diverses modifications dans l’environnement physique. Un grand nombre d’institutions publiques offrent les services d’un bordel ou d’une entremetteuse publique. Comme les esclaves accomplissent la plupart des travaux dîagriculture la vie rurale d’autrefois est devenue exceptionnelle. Les villages qui ne servaient qu’aux fermiers ont disparu. La plus grande partie de la population, mâle et femelle, n’est plus fixée en un seul lieu. Elle vit dans des hôtels publics et des dortoirs équipés pour répondre aux goûts professionnels et sexuels les plus variés. Beaucoup d’anciens immeubles de bureaux qu’on n’utilise plus à des fins commerciales, ont été rénovés pour répondre à la demande croissante de vie communautaire.

Les maisons individuelles existent encore, mais elles sont essentiellement matriarcales. Les femmes, qui sont exemptées d’asservissement quinquennal, ont la charge de leurs enfants. Qu’elles le fassent volontiers et avec joie est une question «d’instinct» maternel. Les femmes qui n’élèvent pas leurs enfants et celles qui sont stériles peuvent choisir entre un travail régulier et la prostitution temporaire.

Élever des enfants de façon non institutionnelle permet une large variété d’environnement de l’enfance, qui aboutit à créer des adultes très diversifiés. Ce fait, qui s’ajoute à un mélange de races sans précédent, est génétiquement souhaitable. La liberté et le progrès sont incompatibles avec l’uniformité.

A mesure que 1’enfant mûrit et se découvre sur le plan érotique et intellectuel, il manifeste une prédilection pour le plaisir génital (au sens freudien). Il établira souvent des relations monogames ou polygames stables. Les femmes ont tendance à être polygames, ce qui a un effet salutaire sur l’environnement de l’enfant (sans parler des avantages génitaux). Il a la possibilité d’expérimenter plusieurs pères différents. L’ambivalence bien connue du jeune Œdipe vis-à-vis d’un père monogame, qu’il hait et admire à la fois, se trouve dirigée vers plusieurs individus distincts. Cette ambivalence, qui constituait l’obstacle essentiel au plein développement génital, est aussi éliminée. Le conflit lui-même demeure, bien entendu, mais il est réduit à sa plus simple expression. Ce fait a été observé au XX° siècle par Margaret Mead,passionnée de cultures anciennes, mais curieusement, on n’a pas pensé qu’il pouvait remédier aux maux de la culture occidentale. L’une des conséquences les plus importantes de la révolution sexuelle des temps modernes est que le fait de grandir n’est plus un processus de rages et de révoltes, de frustrations et de libération momentanée. Grandir, au contraire, est ressenti comme une expérience qui approfondit les capacités du plaisir et de la sensibilité.

Les conflits œdipiens jugulés, et les mécontentements économiques majeurs supprimés, la violence a presque complètement disparu de la société atopique. Seul le meurtre est puni par la loi. Le meurtrier doit payer à la société un nombre d’années de travail égal à celui que sa victime devait encore à l’économie. Le temps a une valeur suffisamment inestimable pour faire du meurtre un événement exceptionnel. Des manifestations mineures de violence se produisent, mais on n’attache pas plus d’importance à une bataille aux poings qu’à une aventure passagère: la‘ satisfaction sexuelle peut découler de plusieurs sources différentes.

L’homme libre qui passe de la jeunesse à l’âge mûr subit généralement une transformation sensible de caractère. A ce stade, la sublimation semble se produire spontanément. Les hommes tendent à limiter leur vie sexuelle à la monogamie, tandis que leurs intérêts intellectuels s’élargissent et s’approfondissent. Cela ne veut pas dire qu’ils étaient des bons à rien ou des rustauds lorsquïls étaient des jeunes gens. Au contraire: l’activité symbolique appartient autant à la nature de l’homme que l’activité sexuelle. La débauche et la culture ne sont pas alternatives. Il y a une conservation psychique d’énergie, mais qui se joue entre Éros et Thanatos, et non pas entre Éros et Apollon.


1. Un excellent récit de cette période est L’Anarchie et la Restauration en Amérique, de Marvin Lowry.
2. Note: Amérique – ce mot a une curieuse histoire. Jadis on l’utilisait pour distinguer les continents des Amériques du territoire de la puissance dirigeante, les Etats-Unis. Les Etats qui constituaient le dominion du Canada, par exemple, faisaient partie de l’Amérique. mais pas des Etats-Unis. Même alors, on faisait rarement la distinction.
3. Le lecteur désirant un récit détaillé de l’histoire européenne depuis 1974, devrait consulter l’Histoire de l’Europe moderne, de Daphné Stassen. En ce qui concerne le point de vue européen, voir l’Antéchrist, de Giovanni Papini (Pape Calixte V).